25 juin 2007
Sous le règne de Bone de Russell Banks, Ed. Actes Sud, coll. Babel (1995)

« Evidemment il me prend pour le dernier des nuls, mais je m’en fous, parce que son idée d’un homme–un vrai–c’est Arnold Schwarzenegger, ou le général Schwarzkopf, enfin n’importe qui avec un ‘Schwarz’ dans son nom, et tout ça parce qu’au fond c’est un nazi–avec un problème d’alcoolisme et quelques autres bricoles dans le même genre, et ça c’est la manière dont je le vois, moi. »
Chappie, la puberté douloureuse, se laisse vivre et porter par les événements. Il zappe l’école, se drogue gentiment et ne supporte plus ses parents. Il décide de s’éloigner –on découvre la raison profonde au cours du roman– de son beau-père et traîne dans l’appart de son pote Russ, où se sont incrustés des motards vaguement trafiquants et occupe ses journées à dealer un peu au centre commercial.
L’incendie de l’appartement va conduire Russ et Chappie à squatter une maison paumée de riches jusqu’à ce que Russ se décide à rentrer chez ses parents. Chappie, qui s’est fait tatouer deux os qui lui donnent sa nouvelle identité –Bone– sauve une petite fille d’un clochard véreux puis s’installe dans un car scolaire désaffecté avec un Jamaïcain qui lui transmet son idéal de vie... Ensemble, ils rejoignent la Jamaïque.
Le roman-fleuve est donc construit en deux parties : la première décrit la zone triste des centres commerciaux américains où on tue son ennui, la deuxième, s’il s’agit toujours de trafic de drogue –et même à plus grande échelle– se teinte du folklore jamaïcain.
Bone a la langue bien déliée d’un héritier de Holden de l’Attrape-cœurs, même si son époque l’expose à des expériences plus dangereuses. Il emblématise la société américaine contemporaine, et Russel Banks s’est complètement fondu dans la peau du personnage pour mieux l’incarner.
Paradoxalement, dans ce milieu organisé du trafic de drogue, ce n’est finalement que le récit du passage à l’âge adulte, un apprentissage spirituel qui se fait au travers du mysticisme rasta de I-Man d’un gamin qui trouve ce qu’il n’est pas venu chercher.
14 juin 2007
De mal en pis (Box Office Poison) d’Alex Robinson, éd. Rackham (2001, 2003 pour l’éd. française)

Tout commence lorsque Sherman prend un appartement en colocation avec le couple que forment Jane, dessinatrice de BD, et Stephen, professeur d’histoire. Au fur et à mesure nous apprenons à mieux connaître les personnages qui gravitent autour de Sherman : son meilleur ami Ed, loser aspirant dessinateur de comics, son ami Ray coureur de jupons, ou encore Dorothy, sa petite amie aussi bordélique qu'alcoolique.
Les vies s’entrecroisent au fil de l’œuvre, où chacun a ses préoccupations. Sherman hait son job de vendeur en librairie qui le rend aigri (c’est du vécu !) et nourrit l’espoir d’être écrivain, Stephen et Jane hésitent à s’engager, Ed s’implique dans un combat aux côtés de son patron Irving Flavor, vieil homme détroussé par une major de la BD qui détient tous ses droits. Ça, c’est pour les fils conducteurs qui tournent beaucoup autour du milieu de l’édition, car Alex Robinson développe également tous les petits et les grands événements qui déterminent une vie. Le livre est divisé en anecdotes qui nous permettent de mieux découvrir les personnalités de chacun des personnages. Ainsi, les vies s’entrecroisent, on passe du rire aux larmes, avec le sentiment que c’est simplement et très justement la vie qui se déroule sous nos yeux. Nous avons l’impression de découvrir les personnages progressivement, on ne les voit plus du même œil au début et à la fin de l’ouvrage, il faut dire qu’ils évoluent moralement ET physiquement (il suffit de comparer Stephen au début et à la fin de la BD), trahissant une œuvre qui a dû accompagner longtemps l’auteur qui a réellement chéri ses personnages.
Les chapitres sont en outre entrecoupés de ‘planches d’interrogations’ où une question est posée (Que dirais-tu à Dieu ? Que veux-tu pour Noël ? Dans quelle série voudrais-tu vivre ?) et chaque personnage y répond à sa manière, révélant davantage sa personnalité.
Il y a de nombreuses références à la pop culture et à la civilisation américaines (Stephen étant un passionné d’histoire... !), donc de nombreux astérisques. Ça s’avère plutôt bénéfique pour élargir nos horizons (je me suis jetée sur sous le règne de Bone par la suite), même si on regrette de ne pas comprendre toutes les blagues !
Le dessin en noir en blanc est plutôt imaginatif, les mises en page sont originales et diversifiées, c’est particulièrement fort lorsque image et écriture se répondent, par exemple quand Sherman hésite à embrasser Candice, et que tout ce qui se trame dans sa tête est inscrit en un fouillis tandis que les visages des deux personnages se rapprochent.
Et pour clore ce roman graphique sans complaisance, un épilogue touchant où les vies n’évoluent pas dans le sens où les personnages l’attendaient et où le héros n’est pas forcément celui que l’on croit.

Bonus (BOP ! (More Box Office Poison !)) d’Alex Robinson, éd. Rackham (2003, 2006 pour l’éd. française)
Un bonus sur lequel on ne peut que se jeter une fois qu’on a lu le gros volume, comme si on regardait les scènes coupées d’un DVD. Ce «director’s cut » nous plonge dans le plaisir de retrouver les personnages initiaux et de découvrir à leur propos de nouvelles anecdotes et cela en connaissant, à présent, leur destin. Il y a aussi des histoires issues de leur passé (Ed à un festival de BD) et de leur futur (Sherman croise son ex). Et toujours les mêmes ‘pages d’interrogations’ qui s’enrichissent de nouveaux personnages –toujours tentaculaires à Sherman- au fur et à mesure que leur ampleur est développée.
S’y ajoutent les planches réalisées pendant les 24h de la bande dessinée où Robinson a repris un de ses personnages et s’est même payé le luxe de faire une de ces pages de questions
12 juin 2007
Au cœur de ce pays de JM Coetzee, éd. Le Serpent à Plumes (1999 pour la présente éd.)

« Mais comme je craignais, je balance toujours entre les agitations du drame et les langueurs de la mélancolie. »
Une ferme isolée au cœur de l’Afrique du Sud, un décor qui évoque la ferme africaine de Blixen mais en beaucoup moins convivial, étant donné qu’ici le huis clos abrite uniquement les agissements des deux maîtres blancs et leurs deux esclaves noirs. Tout dégénère en drame implacable alors que l’homme à tout faire de la ferme, Hendrik, ramène sa nouvelle épouse Anna, finalement séduite par le maître du domaine.
La vieille fille Magda, fille du maître Baas, se fait narratrice. Tout le roman se base sur une introspection des plus crues, voire insensible d’un personnage qui se regarde agir sans qu’on sache si elle relate des faits avérés ou une réalité fantasmée. Elle qui n’a jamais connu que la solitude et les tâches répétitives d’entretien de la ferme, s’enfonce dans une perte de repères autodestructrice. Si murée dans sa virginité que la sexualité est omniprésente dans ses délires et elle mettra d’ailleurs toute sa bonne volonté alors qu’elle se fait violer. Délaissée, affamée, Magda sombre clairement dans la folie au fil du roman.
Un roman au style halluciné, au rythme haletant des 266 monologues entrechoqués de Magda. Une violente métaphore de l’apartheid, à laquelle répond un style tout aussi dur. Et une traduction parfaite (fait assez rare pour être souligné).
11 juin 2007
Chagrin dans le ciel de Lee Youn-Bok et Lee Hee-Jae, ed. Casterman (juin 2007)

Le graphisme époustouflant de ce manhwa m’a poussée à me jeter dessus. Le dessin est vraiment magnifique, stylé, personnel, rehaussé à l’aquarelle dans des camaïeux ocres-bruns, qui nous change du manga léché et académique des Japonais.
Il s’agit d’une adaptation graphique du livre du même nom, le journal intime de Youn-Bok, une sorte de Rémi sans famille autobiographique qui aurait ému toute la Corée. Il nous est donc présenté comme un ouvrage d’un phénomène énorme, mais il s’avère que ce manhwa est particulièrement mal adapté.
Le temps n’est pas pris pour installer le décor –la Corée du Sud des années 60– ni les personnages. Le livre est découpé en chapitres qui relatent une anecdote : comment Youn-Bok rencontre le professeur qui le rendra célèbre, comment il tente de vendre des chewing-gums dans les restaurants, etc. Les anecdotes sont elliptiques, on n’arrive pas à faire le lien des unes avec les autres, ni savoir si elles sont chronologiques. Résultat, on se fiche un peu du destin de ce garçon qui semble faire toujours la même chose (vendre des chewing-gums, garder des chèvres et ainsi de suite), et qui laisse donc une impression de déjà vu au fil des pages. On comprend bien sûr la détresse, le père malade, le garçonnet de 6 ans qui se débrouille pour faire manger la famille entière, mais on n’a pas le temps de s’attacher à ce petit garçon comme on peut le faire dans Gen d’ Hiroshima. Et le happy end arrive comme un cheveu sur la soupe, avec l’impression de ne rien avoir appris sur cette famille. Le journal de Youn-Bok est peut-être si célèbre en Corée qu’ils ont pu se permettre de s’attarder sur des détails ; mais pour quelqu’un qui n’est pas initié, c’est vite ennuyeux et pathétique.
16 mars 2007
Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés de Miriam Engelberg, Ed. Delcourt (février 2007)

"Le jour où j'ai reçu mon diagnostic, le monde s'est divisé en deux. Ceux qui n'ont pas de cancer : Youpi! Ceux qui ont un cancer : Merde!"
Aujourd’hui je reprends la plume, et au vu du titre vous vous cachez déjà les yeux en pensant que je vais encore parler de choses horribles, des rescapés de Hiroshima ou des pratiques sexuelles déviantes.
Loin s’en faut, voilà un livre à mettre entre toutes les mains. (si, si.)
Quand on diagnostique à Miriam un cancer du sein, elle ne trouve pas le soutien escompté dans les groupes de discussion... sa propre thérapie, ce sera de dessiner tous les matins une page de bande dessinée sur son expérience de la maladie.
Elle y raconte comment la vie quotidienne se voit transformée : comment l’annoncer à son employeur, comment choisir une perruque, comment supporter les infirmières et leurs peluches débiles... ?
Et puis il y a aussi des anecdotes cocasses : si l’on dit qu’on a eu un cancer du sein, les gens évitent de regarder votre poitrine, alors que comme le fait remarquer Miriam, si l’on a eu un cancer du rein, les gens n’évitent pas spécialement de regarder votre région lombaire... ! C’est tout Miriam ça, elle dédramatise la maladie en relevant les anecdotes absurdes, et en faisant preuve de beaucoup d’humour et de distance avec sa situation. Sans pathos, elle dédramatise comme Lynda Corazza le faisait de l’accouchement.
Bien sûr l’idée de la mort plane toujours, ainsi que celle des causes (« ai-je mangé trop de fromage ?») mais pour ne pas se poser de questions trop existentielles Miriam se plonge dans les mots croisés et les émissions télé.
S’il est mal dessiné (très mal même), on passera outre pour découvrir la valeur de journal intime et on pensera à Miriam Engelberg qui a succombé à son cancer en 2006.
05 février 2007
La jeune fille aux camélias de Suehiro Maruo, éd. IMHO (1984 au Japon, 2005 pour la présente édition)

Dans la tradition de Cosette, Rémi sans famille ou encore la petite marchande aux allumettes, Midori est une jeune orpheline qui, livrée à elle-même, trouve refuge dans une troupe de cirque ambulant. La momie, la femme-serpent, le géant, l’hermaphrodite lui font subir des bizutages des plus cruels. S’ajoute l’humiliation de devoir prendre soin des corps atrophiés de l’homme-ver ou encore de l’être poétiquement renommé le bretzel humain.
Jusqu’à l’arrivée providentielle d’un nain coiffé à la M qui, grâce à son époustouflant tour consistant à rentrer dans une bouteille par le goulot, redresse la situation financière du cirque et rétablit également l’ordre en devenant le protecteur et même le mari de Midori.
Le récit passe alors d’un pathos exacerbé à un tourbillon fantasmagorique qui brouille rêve et réalité.
Suehiro Maruo, figure underground japonaise nous entraîne dans une œuvre burlesque inspirée entre autres de l’expressionnisme allemand des années 30 et des mizun-e (images d’atrocités). La magnifique couverture rappelle aussi les images rétro asiatiques.
Tout le manga repose sur l’opposition entre la beauté et l’innocence de la jeune fille et la laideur des êtres déformés dont l’âme est tout aussi torturée que leurs formes et qui s’emploient à pervertir l’enfance. Un contraste aussi net pourrait être ironique. Le geguka peut en outre se voir comme une véritable histoire d’amour.
Le découpage n’est pas régulier, Maruo s’échinant plutôt à dessiner de véritables tableaux pleine page qui nous délecte d’images morbides afin de satisfaire notre voyeurisme, puisque tout comme dans le film Freaks de Browning, ce thème est présent. Il crée également l’illustration de la pratique sexuelle déviante qui consiste à lécher le globe oculaire de sa partenaire, image récurrente de son œuvre, inspirée du Chien andalou de Bunuel, et qui lui a valu un chapitre dans L’Imaginaire érotique au Japon, ouvrage d’Agnès Giard.
La jeune fille aux camélias (rien à voir de près ou de loin avec Alexandre Dumas) a un tel impact qu’il a été adapté en anime, format moyen-métrage par Hiroshi Harada sous le titre Midori. Le film a été interdit au Japon en 1992, il est paru en DVD chez Cinemalta en France. Il existe également un livre-CD.
Allez donc faire un tour dans l’enfer de Suehiro Maruo, maître de l’eroguro (érotique grotesque).
29 janvier 2007
Elles de Frédéric Boilet, ed. Ego comme X (janvier 2007)

Frédéric Boilet nous invite dans ses aventures avec les jeunes filles asiatiques. Qu’il s’agisse de drague au grand air, de séances de pose ou de récits érotiques, Boilet séduit et est séduit. Des nouvelles se suivent avec un trait réaliste épuré. Le recueil est également une véritable mise en abyme de son travail : il pose la question du sujet, de la façon de le dessiner, du cadrage à employer... on se reportera à la sympathique nouvelle où il décrit tout ce qu’il pourrait faire (« je te montrerai de dos... », etc.), dont acte.
Toujours sur un ton coquin, charmant, taquin, le livre du compagnon d’Aurélia Aurita se lit avec grand plaisir.
23 janvier 2007
In the clothes named fat de Moyoco Anno, Ed. Kana, coll. Made In (2006)

« Tant que je peux manger, tout va bien ! »
Noko Hanazawa est enrobée. Et une gentille fille avec ça, dévouée, inoffensive, discrète.
Les filles si minces du boulot s’acharnent sur elle, les patrons s’y mettent aussi, et même son copain Saito... Après tout, elle peut tout lui pardonner, il sort quand même avec elle depuis huit ans...
Lorsqu’elle réalise que son ami la trompe, qui plus est, avec Mayumi la garce du bureau, Noko, pleine de bonne volonté, veut prendre les choses en main, et décide de changer. Elle entreprend un régime dans un institut esthétique vaguement charlatan.
Comme la diète ne fonctionne pas instantanément, Noko devient boulimique. Incroyablement maigre, elle n’en est pas plus heureuse pour autant.
Ses proches vont encore davantage détourner d’elle, eux qui voyaient en sa personne un réconfort pour leurs ego : se venger sur une grosse, ça soulage ; savoir que la grosse nous attendra toujours étant donné qu’elle ne peut plaire à personne, c’est sécurisant.
C’est alors une descente aux enfers pour Noko, qui se détruit physiquement tout en prenant conscience qu’elle est totalement isolée, jusqu’au dénouement assez dur.
L’auteur du fameux Happy Mania nous livre un manga sur l’image du corps qui n’est pas le reflet de l’âme ; et sur le rapport avec ce corps, quand être plus beau ne rend pas forcément plus heureux. Un plaidoyer pour le droit à la différence.
Le dessin composé de traits filandreux qui semblent à peine ébauchés n’est pas très esthétique et rendent le climat général de ce manga assez angoissant. Restent les images marquantes des mannequins si squelettiques qu’elles en deviennent morbides, vantant n’importe quel produit, entre chaque chapitre. Anno tente de nous monter l’image monstrueuse donnée en exemple par notre société de consommation.
Le sujet me paraît quelque peu éculé, mais les polémiques sur les mannequins anorexiques qui ressurgissent à l’heure des défilés de mode printemps/été témoignent que c’est au contraire toujours d’actualité.
Le récit reste néanmoins confus, mal mis en page... En somme, je me pose des questions quant à savoir pourquoi cet ouvrage qui ― entre nous ― ne casse pas trois pattes à un canard fait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême.
(Une bonne critique ici.)
16 janvier 2007
L’espace d’un soir, de Brigitte Luciani et Colonel Moutarde, Ed. Delcourt (janvier 2007)

Quatre appartements, un immeuble, de nombreux personnages, et comme le suggère la quatrième de couverture, de multiples possibilités.
Lors de la pendaison de crémaillère de l’appartement du 3ème, vont et se croisent les préoccupations de chacun : amour, chantage, adultère, regrets...
En voilà un exercice de style : Quoi de mieux que des cases pour suggérer les 4 appartements se superposant ? La BD est en effet sur quatre registres. Les personnages se meuvent entre les espaces, montant, descendant.
Les dialogues sont assez fins, et l’auteur a bien pris soin de forger une personnalité à ses personnages, qui deviennent attachants.
Le graphisme particulier de Colonel Moutarde avec ses personnages aux formes géométriques baigne dans des atmosphères chaleureuses. Le lettrage, plutôt original, s’accorde bien avec les dessins.
Unité de temps, de lieu, d’action, comme le fait remarquer un personnage il s’agit simplement du théâtre de la vie où chacun se donne un rôle selon le reflet qu’il a de sa propre personne. Et une fois la crémaillère pendue, au lecteur d’imaginer la suite des événements, cela même s’il y a ce rebondissement de dernière minute, comme dans tout bon vaudeville. L’action s’arrête donc brusquement, dans ce qui a été "l’espace d’un soir".
19 décembre 2006
Gen d’Hiroshima de Nakazawa Keiji, 10 tomes en tout (9 tomes édités en France par Vertige Graphic 2003-2006)
Gen a à peine 7 ans lorsqu’un beau jour d’été sa ville entière est pulvérisée par une bombe. Cette bombe, c’est ‘Thin Boy’, une bombe atomique lancée sur Hiroshima par les Américains.
Gen voit alors son père, sa sœur et son frère mourir brûlés sous les décombres de sa maison sans parvenir à les sauver. Mais l’urgence se fait ressentir, sous le choc, sa mère accouche au milieu des humains transformés en zombies, avec leur peau pendant sur leur corps et réclamant désespérément à boire…
Et ça ne s’arrêtera pas. Dans le deuxième tome, il s’agit de toute l’horreur de l’explosion engendrée au niveau physique : les gens fondus, les vers mangeant les cadavres, les défigurés, les crachats de sang…. Autant de tableaux effrayants et marquants. Le petit Gen sera même engagé pour prendre soin d’un rescapé car sa famille ne veut pas le toucher.
Mais même quelques années après la bombe, la situation n’évolue pas beaucoup. Les maladies inconnues liées à la bombe tuent toujours le peuple. Rejoint par ses frères Koji Et Akira qui étaient respectivement à l’armée et à la campagne au moment de l’explosion, l’unique quête pour Gen et ses proches sera la nourriture et tous les moyens, plus ou moins farfelus, seront bons. Ce sera alors la grande débrouille : manger des chiens (mais c’est pas si facile de tuer un chien !), vente de chants bouddhiques funèbres, revente de cuivre, vol aux entrepôts américains, vente de crânes comme ‘souvenirs d’Hiroshima’ aux Américains…
Et puis Gen croise des vies brisées, telle Natsue la danseuse, qui, défigurée, ne pourra plus jamais exercer son métier. Ainsi, cette injustice envers des gens qui n’ont pas choisi leur sort, cette rancœur de voir les coupables impunis, amèneront Gen à renier l’Empereur qui a autorisé cette guerre.
On assiste également aux phénomènes de société éclos de la désorganisation totale et de la dévastation : familles peu accueillantes (peur d’être contaminé), viols des Japonaises, prostitution, présence constante des Américains, racisme envers les Coréens, suicides, regroupement des orphelins en bande, règne des Yakuzas qui régissent l’ordre bien plus que la police….
La postface à la fin de chaque tome qui décrit la situation historique du Japon aux moments de la narration nous confirmera l’existence des ces phénomènes.
On a l’impression que Gen est une sorte de bon samaritain prêt à aider tout le monde, il ne faut pas se méprendre : cela vient probablement du resserrement temporel, en effet les anecdotes s’enchaînent sans répit. Il faut dire qu’il est une sorte de symbole incitant ses compatriotes à ne jamais baisser les bras, tel le blé qui repousse toujours plus fort après avoir été piétiné, comme le lui avait enseigné son défunt père. Du coup, grâce à sa bonne humeur, il y a des passages assez légers !
Le dessin est heureusement (?) pas assez réaliste pour qu’on voie les horreurs des déformations physiques, néanmoins on les imagine. Il est en effet plus adapté à un manga humoristique avec ses enfants qui sautent partout, comme l’espiègle Ryuta adopté par Gen et sa mère. Nakazawa a en plus des tics de dessin (la main en l’air…).
Une œuvre autobiographique passionnante, éclairante, effrayante, même si selon les dires de Keiji Nakazawa 20% seraient romancés.
(10ème tome à paraître en janvier 2007 !)

